Sophie Petitpas

Sophie Petitpas

Sophie Petitpas

Sophie Petitpas a élu domicile à Miami. Et c'est donc de Miami que l'artiste française a suivi en direct de CNN les attentats du 11 septembre. De ce choc va naître l'idée d'une démarche artistique: recourir au drapeau américain comme motif récurrent d'une déclinaison chromatique en forme d'hommage à l'Amérique. Qui se souvient de ces milliers de bannières étoilées que les citoyens ont spontanément agitées au vent dans toutes les villes des Etats-Unis? Plus encore que l'incommensurable barbarie d'un acte terroriste, c'est ce reflexe de solidarité qui a enthousiasmé l'artiste.

Le hasard va favoriser le déclic ; un drapeau abandonné sur le trottoir, non loin de son domicile, attire son regard. Elle décide de le ramasser et de le ranimer en le fixant sur une toile, comme un phénix auquel il faut redonner splendeur. Car c'est bien l'Amérique injustement attaquée qu'incarne ce drapeau laissé à terre. Cet acte instinctif, Sophie Petitpas va le systématiser: dorénavant, elle collecte des bannières étoilées, mais pas à l'état neuf, celles qu'on trouve à l'abandon chez les marchands d'automobiles de Miami, le long de la fameuse "US One", route qui traverse de part en part les Etats-Unis. Des bannières qui ont longtemps servi d'enseignes publicitaires, avant d'être promises au rebut, pour usure en décrépitude. Ces drapeaux, elle entend ne pas les laisser disparaître, mieux elle veut les ressusciter. Manière de redéployer en majestéles ailes de l'Amérique? Le devoir de mémoire se conjugue ici avec le geste esthétique. On comprend que les drapeaux de Sophie Petitpas ne sont pas exposés dans leur majesté hiératique, immuable, et finalement arrogante. Ils se dicernent davantage qu'ils ne se montrent, à travers la multiciplicité de leurs déformations, dues aux salissures, déchirures, éraflures. Vestiges emblématique d'une Amérique injustement salie? Les voici segmentés, découpés en tronçons verticaux, démultipliés, jetés ça et là sur la toile, froissés, informes, invisibles, comme enfouis sous les plis et remplis du tissus. L'artiste enduit les bannières de terre, de poudre, de pierre, de bandes de protection, de gaze, les enserre parfois dans un réseau de fils cousus comme des points de suture: travail de recouvrement inscrivant le geste du soigneur au coeur de la démarche artistique. Entendons nous bien, il s'agit de véritables drapeaux que l'artiste dépose sur la toile. Démarche procédant davantage de la présentation de l'objet que d'une représentation picturale. Ready-made reconfiguré à l'infini, et non pas déclinaison d'un motif figuré. Rien à voir avec le drapeau de Jasper Johns, oeuvre s'inscrivant dans un processus d'expérimentation picturale. Les drapeaux de Sophie Petitpas sont au contraire des corps brisés promis à l'effacement, et qu'il convient de réactiver en les inscrivant dans l'espace de la toile. L'emblème américain retrouve ici son "aura": l'artiste nous montre ici une Amérique sujette aux attaques, mais toujours renaissante, juxtaposition de cultures et de religions. Amérique du "Melting pot" Amérique de la "new frontier", et non du cliché impérialiste. La bannière étoilée recèle aussi une authentique plasticité. Utiliser le drapeau américain comme motif artistique, c'est recourir à une thématique universellement identifiable. L'artiste n'hésite pas à jouer sur l'effet de reconnaissance immédiate. Piratage esthétique du symbole visuel de la première puissance économique et politique? Davantage qu'une théâtralisation du drapeau américain, il s'agit de le déconstruire, de le révéler à travers une multiplicité d'angles et de facettes, à la manière des cubistes. L'artiste avoue entretenir un rapport charnel avec l'étoffe dont elle aime se parer comme d'une robe de cérémonie. Elle se livre parfois à un "actionnisme" plastique, s'allongeant à même la toile, s'imprégnant de poudres et de pigments, reconfigurant sans cesse l'oeuvre dans un corps à corps non violent. L'artiste se joue avec virtuosité de la géométrie des formes, carré bleu et bandes rouges, qu'elle remodèle à l'infini. Parfois, elle appose les lettres "USA" au tampon pour leur valeur plastique. L'artiste réhabilite la notion d'un art décoratif s'adressant au plaisir rétinien. Dialectique paradoxale des subversions et de la fidélité? Démarche singulière, empruntée au genre musical, celui du thème et des variations? Chaque version du drapeau rompt avec le shéma initial tout en respectant son articulation.Sophie Petitpas entend finalement agir sur le terrain de l'esthétique davantage que du politique. Présence incessante du même qui se conjuge à travers ces mulpiples reconfigurations.Avec cette réserve que chaque "multiple" se conçoit à travers sa singularité et fait donc oeuvre à part entière. Pour l'anecdote, retenons que les drapeaux récupérés par Sophie Petitpas étaient promis à la disparition par le feu (il est de tradition aux Etats- Unis de brûler solennellement un drapeau usagéet non de le jetter à la poubelle). Les voici donc ici revenus à une nouvelle vie, après avoir échappé à la flamme, éternels symboles d'un monde libre.